Roubaix, une Lumière d’Arnaud Desplechin : Prix Deray 2020

Prix Deray Lyon Arnaud Desplechin

Samedi dernier, Rue du Premier Film, Arnaud Desplechin recevait des mains d’Agnès Vincent-Deray et de Laurence Deray, le 16ème Prix Jacques Deray du Film Policier.
Le Prix Jacques Deray a été crée par l’Institut Lumière à Lyon. Deray en fut le Vice-Président jusqu’en 2003 (année de son décès). Ce prix célèbre la mémoire de l’iconique réal de Borsalino et La Piscine et spécialiste des films policiers.

Prix Deray Lyon Arnaud Desplechin

Les lauréats précédents illustrent tous, chacun à leur manière, l’ADN du film Policier : 36 Quai des Orfèvres d’Olivier Marchal, De battre mon coeur s’est arrêté de Jacques Audiard, Ne le dis à Personne de Guillaume Canet, Le Deuxième Souffle d’Alain Corneau, Le Crime est notre affaire de Pascal Thomas, OSS117 Rio ne répond plus de Michel Hazanavicius, A Bout Portant de Fred Cavayé, Polisse de Maïwenn, Une Nuit de Philippe Lefebvre, Zulu de Jérôme Salle, L’Affaire SK1 de Frederic Tellier, L’Enquête de Vincent Garenq, Diamant Noir d’Arthur Harari, Mon Garçon de Christian Carion et Pierre Salavadori l’an dernier pour En Liberté !

Prix Deray Lyon Arnaud Desplechin

Ce soir (vendredi 28 février) le film de Desplechin sera en lice pour 7 Césars et j’espère très sincèrement que Roubaix, Une Lumière sera récompensé, même si, je dois bien l’avouer, Ladj Ly m’a totalement bouleversée avec Les Misérables.
Il n’en reste pas moins que Desplechin a su retranscrire avec singularité l’univers clair-obscur d’une ville aux multiples visages, aux multiples histoires.
D’ailleurs, les deux films sont assez proches finalement, ne serait-ce que par le choix du sujet, des personnages, par son traitement et cette volonté d’en retirer toute la fiction. La Comédie Humaine se joue ici, devant nous, avec toute sa cruauté, tout son mystère et toute son actualité.

Prix Deray Lyon Arnaud Desplechin

Roubaix, Une Lumière est inspiré du documentaire Roubaix, Commissariat Central de Mosco Boucault, diffusé en 2008 sur France 3. Ce documentaire a nécessité 6 mois d’immersion (2 semaines par mois). Les équipes ont partagé le quotidien du Commissaire Kader Haroune et du Lieutenant Pierre Auverdin au fil de 6 enquêtes. C’est sur ce même schéma que se construit le scénario de Desplechin (co-écrit avec Léa Mysius).
Durant 1h40 nous nous retrouverons aux côtés du Commissaire Daoud (Roschdy Zem) et Louis (Antoine Reinartz), jeune policier fraîchement débarqué au Commissariat Central de Roubaix. A la manière d’un film choral de nombreuses histoires, faits divers, personnages vont s’entrecroiser. Puis, la caméra finira par s’attarder sur l’inquiétant et mystérieux couple formé par Marie (Sarah Forestier) et Claude (Léa Seydoux).

Le réalisateur s’est attaché à « mettre à la porte toute la fiction ». On ne voit par exemple aucun indice de la vie personnelle de Louis ou Daoud, seulement quelques bribes, notamment l’histoire avec son neveu dont on ne saura jamais pourquoi ce dernier le déteste à ce point. Il n’y a pas de fiction il n’y a que des faits vrais. Puis la fiction reprend le dessus par le biais du jeu des acteurs.

Le film de Desplechin s’articule en deux parties.
La première partie se consacre à l’un des personnage clé de l’histoire : Roubaix la sinistrée, à la fois fascinante et repoussante. Le réalisateur embrasse toute la Ville à l’aide de plans larges envoûtants pour mieux resserrer l’oeil de la caméra sur les « gueules » marquées et marquantes de Daoud, Claude et Marie.
A la manière d’un microscope, la seconde partie va user de plans serrés sur les visages. Plus on se rapproche, plus apparaît un mystère. Quand la caméra devient microscope, alors qu’elle commençait en plan large, cela devient encore plus infini puisque cela ouvre sur l’énigmatique personnalité du couple Claude/Marie. Enigmatique personnalité dont on arrivera jamais à saisir tous les méandres.

« Pour moi, la définition du cinéma c’est quand vous filmez un visage, vous vous dîtes derrière il y a une âme, un mystère »

Arnaud Desplechin, Institut Lumière le samedi 22 février
Prix Deray Lyon Arnaud Desplechin

Tout est noir, tout est nuit, et puis, parfois, tout devient Lumière grâce à la merveilleuse performance de Roschdy Zem. C’est donc sur le personnage de Daoud que je veux m’attarder encore un peu. Tout au long du film, j’ai été apaisée par son aura si douce, son humanité intacte et inébranlable, et, je ne peux qu’être d’accord lorsque Desplechin évoque un hommage inconscient aux Ailes du Désir de Wenders.
Si je ne dois garder qu’une scène de Roubaix, Une Lumière ce sera celle du toit sur lequel Louis et Daoud se retrouvent pour admirer la ville en fumant une cigarette. Tout d’abord car l’ambiance et la photo de cette scène sont brillantes, et qu’on ne peut s’empêcher de penser à Damiel et Cassiel les Anges de Wenders écoutant le tourment de Berlin et lisant dans les pensées de ses habitants.
Daoud est la figure qui protège la Ville, qui est capable de lire dans les pensées comme un prêtre, un psychanalyste mais aussi comme un ange.