Les 10 ans du Festival Lumière – Lyon

Festival Lumière Lyon - Conversation avec Donlad Sutherland

Du 12 au 20 Octobre s’est déroulé l’un de mes rendez-vous lyonnais favoris, je veux parler du Festival Lumière, le Festival de Cinéma pour tous. Depuis 10 ans, Thierry Frémaux (Directeur de l’Institut Lumière et Délégué Général du Festival de Cannes) et Bertrand Tavernier  (immense Réalisateur lyonnais et Président de l’Institut Lumière) célèbre le 7ème art en décernant le Prix Lumière à une figure de la Planéte Cinéma.

Ce Festival est l’occasion unique de se frotter à tous les cinémas, du plus pointu au plus populaire. Cette année 182 films ont été projetés sur 449 séances dans tous les cinémas de Lyon et sa périphérie. 200 000 personnes ont assisté au Festival. Ce cru a encore été riche de magnifiques moments d’échanges, de belles découvertes et de jolis voyages.

A peine rentrée de L.A., la tête encore pleine de mythologie cinématographique, mes 9 jours de Festival allaient se partager entre une rencontre avec Donald Sutherland, une projection de Fargo et d’Almost Famous en compagnie de Frances McDormand, une avant-première de The Irishman en présence de Martin Scorsese, la présentation de Sorry We Missed you de Ken Loach, une rencontre avec Bong Joon Ho, une masterclass animée par Gael García Bernal  pour se terminer par un échange avec le Prix Lumière 2019 : Francis Ford Coppola.

J’habite non loin de l’Institut Lumière, le cœur du Festival, là où le cinéma est né grâce aux Frères Lumière. Mon petit plaisir, en période de Festival, est donc de traverser la rue pour aller à la rencontre de NWR, de Guillermo Del Toro, de John Lasseter, de Tilda Swinton, de Frances McDormand, des Frères Dardenne, de Donald Sutherland, de Martin Scorsese… Il y a quelque chose de surréaliste et de tellement jubilatoire à se dire qu’on a la chance de pouvoir faire chaque jour de véritables petits voyages, d’ouvrir des portes sur des univers singuliers.

Festival Lumière Lyon - Conversation avec Donlad Sutherland

Cette année le voyage a donc débuté avec Donald Sutherland dans le cadre d’une rencontre animée par le sémillant Didier Allouch.

L’exercice n’a pas été facile car l’iconique acteur canadien (84 ans) a été assez insaisissable et facétieux. Celui qui a incarné plus de 200 personnages a donc mené la discussion avec un français impeccable évoquant ses fils, une carrière flamboyante, Jane Fonda.

 Il s’est attardé sur sa rencontre avec le maître Fellini pour préparer le tournage de Casanova. Fellini avait alors jeté tous les livres sur Casanova emmenés par Sutherland pour préparer le rôle « Il a jeté tous mes livres par la fenêtre de la voiture alors que je le conduisais à Milan. Puis nous avons passé un week-end fabuleux, comme si j’étais sa girl-friend ».

Il finira l’échange sur une note plus sombre en parlant de son rôle de Président Snow dans Hunger Games et de sa peur de vivre dans l’Amérique de Trump.

« Je pensais que mon rôle dans Hunger Games pourrait peut-être faire bouger les jeunes, mais ça n’a pas marché. Je suis pessimiste, j’ai peur, j’ai peur. On ne peut pas vivre dans un monde avec Donald Trump ».

Donald Sutherland
Festival Lumière Lyon - Conversation avec Donlad Sutherland
Festival Lumière Lyon - Conversation avec Frances McDormand

Je ressors quelque peu chamboulée de cette rencontre douce amère avec Monsieur Sutherland. Mais, pas le temps de s’appesantir car c’est le moment de retrouver Frances McDormand et le Minesotta enneigé de Fargo des Frères Joel et Ethan Coen.

La femme de Joel Coen, oscarisée pour Fargo justement et 3 Bilboards, est pétillante. Elle ne se départira pas de sa bonne humeur, répétant tout au long du Festival à quel point elle est reconnaissante d’être ici. Revoir Fargo et Almost Famous a été véritablement très touchant, jubilatoire, mais, ce qui l’a été encore plus, c’est d’écouter Frances McDormand revenir sur son parcours artistique pendant plus de 2h à la Comédie Odéon.

L’entrée en matière annonce la couleur « ce qui me définit ? Mon gros c..». Frances McDormand est sans filtres, nature et presque grande gueule finalement. Elle s’exprime rarement en public et c’est une véritable chance que d’être là. Ce sera d’ailleurs la plus longue masterclass de cette édition du Festival.

« Je ne suis pas une femme politique je suis une actrice » Ce n’est pas une donneuse de leçon mais elle a envie de partager, de faire bouger les choses, de rencontrer réellement les gens. Elle reviendra aussi sur son travail avec Sam Raimi, Ken Loach, ses rôles de femme indépendante au caractère souvent bien trempé.

« Je suis une actrice car je veux faire partie de l’échange humain (…) Pour moi l’important ce n’est pas la photo ou l’autographe c’est se serrer la main, partager. Et si on me dit mon petit ami ne va pas me croire si je ne reviens pas avec une photo. Je réponds alors eh bien changez de petit ami ».

Son humanité est extrêmement touchante, elle évoquera les larmes de son personnage de Marge Gunderson attendant l’arrivée prochaine de son bébé dans Fargo, larmes non feintes car « je venais de savoir que notre fils adoptif allait aussi arriver trois mois plus tard ».

« Je ne suis pas une femme politique, je suis une actrice »

Frances McDormand
Festival Lumière Lyon - Conversation avec Frances McDormand

Le lendemain soir une autre soirée hors du commun nous attendait. Martin Scorsese  présentait en avant-première The Irishman à l’Auditorium de Lyon (sortie le 27 Novembre 2019 sur Netflix). 

Festival Lumière Lyon - Avant Première The Irishman Martin Scorsese

The Irishman c’est l’adaptation du roman de Charles Brandt (basé sur une histoire vraie) I Heard You Paint Houses racontant la vie du tueur à gages mafieux Frank Sheeran (Robert De Niro) des années 50 à mi 90. Le film de 3h30 est une véritable plongée dans l’univers de Scorsese avec des plans époustouflants, un jeu d’acteur ciselé. J’ai tout de même eu du mal à me faire au de-aging effectué sur le personnage de Robert De Niro, cette technique de rajeunissement numérique m’a beaucoup perturbée.

Mais ce soir là, ce qui a été bouleversant c’est l’hommage de Bertrand Tavernier à Scorsese avant la projection du film. Lors de l’année de la remise du Prix Lumière à Martin Scorsese en 2015 Bertrand Tavernier, alors très malade, avait été absent durant les festivités entourant l’événement. Le face à face entre ces deux géants du Cinéma a été un moment très émouvant :

« J’ai envie de parler d’amitié, de générosité, j’ai envie de parler de partage, c’est ce que je ressens en lui, dans ses actions pour le cinéma, dans ses films. Il a été pour moi un modèle avec ses films sur le Cinéma Américain, Italien, cela m’a donné le courage d’essayer de parler du Cinéma Français, de faire comme lui un voyage (…) Il y a l’amour de Martin pour le Cinéma. Je ne sais pas comment il fait pour réaliser tous ses projets, je crois que c’est la seule personne qui a inventé les journées de 72 heures. C’est avec joie et une immense émotion que j’ai envie de l’accueillir sur cette scène ».

Festival Lumière Lyon - Avant Première The Irishman Martin Scorsese

Une autre avant-première marquante a également eu lieu cette année durant le Festival Lumière : Sorry We Missed You de Ken Loach (Prix Lumière 2012). Le réalisateur dénonce ici, dans sa réalité la plus brute, la difficulté de vivre dans une société où l’uberisation du travail peut faire voler en éclat l’équilibre de la vie d’une famille, celle de Ricky et de son épouse Abby.

Festival Lumière Lyon - Avant Première Sorry We Missed You Ken Loach

Les acteurs, pour la plupart, sont des acteurs novices dont c’est le premier rôle. Cela donne certainement encore plus de force au film de Loach.

Comme à l’habitude, la réalisation nue de Loach prend aux tripes, vous entraîne dans les méandres d’un univers implacable. Etre à son compte ouvre la porte d’une certaine liberté mais dés qu’un grain de sable vient bloquer ses rouages tout dérape. La famille de Ricky chancèle alors pour s’enfoncer de plus en plus profondément dans des situations inextricables.

Les relations humaines sont montrées sans misérabilisme avec une certaine bienveillance et parfois beaucoup d’humour. La famille et les liens familiaux sont ici abordés avec beaucoup de douceur, la famille est « endommagée » mais elle arrive malgré tout à se ressourcer, à resserrer ses liens pour mieux avancer. Chacun prend soin de l’autre sans naïveté, sans mièvrerie.

La critique sociale et politique est au cœur du cinéma de Loach mais ici (et peut-être encore plus que dans ses autres films) l’importance est donnée à la force des liens familiaux, à la détermination de Ricky, à l’amour qu’il porte à sa femme, qui seront des éléments cruciaux et assez solides pour panser les plaies au sens propre comme au figuré.

Festival Lumière Lyon - Conversation avec Bong Joon Ho

Et la semaine Festival a défilé pour arriver à la rencontre que j’attendais certainement le plus, celle avec le réalisateur sud-coréen Bong Joon Ho réalisateur de Memories of Murder, The Host, Snowpiercer, Okja et Parasite (Palme d’Or 2019). Bong Joon Ho s’est exprimé sur sa manière de travailler, sa carrière, ses inspirations, il s’est livré avec beaucoup de générosité et de singularité. On peut vraiment ici parler d’une Master Class (animée par Bertrand Tavernier et Didier Allouche) car il s’agissait de rentrer dans les arcanes de l’écriture et du travail de réalisation de Bong Joon Ho.

La conversation s’est ouverte sur Memories of Murder et le travail d’écriture autour d’un personnage de meurtrier. Le sujet concernait à la fois Bong Joon Ho pour Memories of Murder mais aussi Bertrand Tavernier pour Le Juge et l’Assassin. Memories of Murder relate l’histoire vraie d’une série de meurtres à la fin des années 80 et de la traque d’un serial killer  par une unité spéciale de la police. « Dans Le Juge et l’Assassin on connaît le meurtrier, on sait ce qu’il a fait. On le montre en essayant de ne pas être voyeur ou complice de ce qu’il fait. Dans Memories of Murder la démarche est à l’inverse » explique Bertrand Tavernier.

Ce sur quoi Bong Joon Ho va rebondir « En essayant d’imaginer l’image du criminel j’ai cru devenir fou. La seule personne que je voulais rencontrer pour écrire mon scénario je ne pouvais pas la rencontrer. J’ai donc du m’appuyer sur des films pour me documenter sur les tueurs en série ».

Lorsque Bertrand Tavernier évoque la liberté de changement de tons dans les films écho d’une sacré confiance en soi, d’une audace folle de la part de Bong Joon Ho, Didier Allouch utilisera même l’adjectif culotté, Bong Joon Ho répond « Je vis d’une façon très difficile, je doute beaucoup de moi, je ne suis pas du tout confiant. C’est mon tempérament un peu bizarre qui me fait aller de ci de là. Je ne peux rester dans une même tonalité tout au long d’un film. Par exemple pour Memories of Murder on arrive rapidement à une comédie noire si on regarde les archives de l’époque. Les flics voulaient absolument capturer le tueur, ils devenaient fous, au point d’aller voir un chamane. Le chamane leur dit qu’ils n’arriveront pas à leur but car l’entrée du commissariat n’est pas située à l’Est. Ils ont donc fait en sorte de faire passer l’entrée à l’Est, cela a réellement eu lieu».

Ce changement de tons, ces fulgurances sont des caractéristiques que l’on retrouve dans tous les films de Bong Joon Ho et dans Parasite également. C’est cela qui fait toute la singularité de son cinéma.

D’ailleurs, lorsqu’on lui demande comment expliquer le succès universel de Parasite il répond « Pour être honnête, lors de la Production, on espérait juste rentrer dans nos frais pour que le retour sur investissement soit possible. L’histoire nous semblait bizarre et nous étions inquiets. Alors j’ai plutôt envie de vous demander comment vous vous expliquez ce succès ». Bertrand Tavernier reprendra les mots de Jean Aurenche son co-scénariste pour L’Horloger de Saint Paul « dans tout succès il entre une immense part de mystère que l’on veut s’épuiser à essayer de résoudre mais que l’on arrive à résoudre après coup. Ce qui n’a pas beaucoup de valeur finalement ».

« Le Parasite c’est moi »

Bong Joon Ho
Festival Lumière Lyon - Conversation avec Bong Joon Ho
Festival Lumière Lyon - Conversation avec Bong Joon Ho

Comme chaque année le Festival se termine sur une rencontre avec le Prix Lumière dans le cadre majestueux du Théâtre des Célestins de Lyon. Mais avant de retrouver Francis Ford Coppola en début d’après-midi, il est l’heure de partir à la rencontre de Gael García Bernal, l’acteur et réalisateur Mexicain.

Ce dernier s’exprimera sur ses débuts, le rôle du cinéma dans sa vie et sur l’importance d’Amores Perros d’Inarritu, d’Y Tu Mama Tambien de Cuaron et de La Science des Rêves de Gondry.

« Dans Amores Perros on avait le respect du travail, tout comptait, tout était crucial, les scènes étaient très répétées car on avait qu’une seule prise. Chaque jour ils finissaient vers 15h car ils arrivaient en rade de pellicule. Cette expérience était très intérieure car il n’y avait qu’une seule prise. Je n’ai jamais retrouvé ce niveau de respect sur un plateau. Je ne comprenais en revanche pas ce qu’il se passait au niveau du film et de son enchaînement.

Pour Y Tu Mama Tambien Cuaron m’a demandé mon opinion sur le scénario et c’est à partir de là que notre relation s’est construite. C’est l’approche d’Alfonso Cuaron qui m’a fait comprendre le cinéma. Alfonso a tout partagé avec moi, ses doutes, ses envies, même le casting. Il m’a demandé de choisir l’autre type. J’avais 20 ans sur Y Tu Mama Tambien et pour moi il était évident que l’autre type devait être Diego Luna. Alfonso a dit ha bon vraiment. Et dés que Diego est arrivé et que nous avons commencé les répétitions de la scène de la bagarre dans un hôtel. Les gens dans l’hôtel, entendant la dispute, sont venus en disant qu’il ne fallait pas que deux frères se disputent que sinon ils allaient arranger ça. Tout le monde y croyait et c’était plutôt bon signe. La dynamique d’affection de fraternité que l’on partageait depuis des années avec Diego était là, palpable sur l’écran. Et depuis nous travaillons toujours ensemble». Les deux compères ont d’ailleurs monté une société de production.

Finalement ces paroles confortent mon impression que ce sont ces deux expériences qui ont forgé l’acteur et aussi le réalisateur qu’est devenu Gael García Bernal. C’est un routard, ouvert, sincère, curieux qui aime le travail en famille, qui aime son pays et sa culture. Ce qui est également vrai pour le personnage d’Hector auquel il prête sa voix dans Coco.

C’est aussi ce même sentiment-intuition que j’ai par rapport au film Chicuarotes que Gael García Bernal a présenté au Festival mais que je n’ai pas pu voir puisqu’il était projeté en même temps que la rencontre avec Bong Joon Ho. Il est déjà l’heure de filer rejoindre Francis Ford Coppola aux Célestins.

Festival Lumière Lyon - Conversation avec Gael Garcia Bernal
Rencontre Gael Garcia Bernal Festival Lumière Lyon 2019

Le Maestro aux 9 oscars et 2 palmes d’or arrive doucement sur la scène et s’installe tranquillement. C’est une légende vivante qui est face à nous (réalisateur d’Apocalypse Now, du Parrain, de Peggy Sue s’est mariée, de Dracula, d’Outsiders)  et c’est assez troublant. Dans le théâtre sont également présents Alain Chabat, Gael Garcia Bernal, Marina Fois, Ludivine Sagnier, Laurent Laffite, Nathalie Baye, son fils Roman et sa femme Eleanor.

Festival Lumière Lyon - Conversation avec Francis Ford Coppola

Il ouvre le bal « Le Cinéma est un art jeune, il n’y a pas de maître. Je me considère encore comme un étudiant (…) à master class je préfère le terme de conversation (…) L’apprentissage est une seule source de plaisir. On a jamais fini d’apprendre. Je recherche l’inconnu. J’ai toujours envie d’expérimenter, d’essayer des choses différentes ».

Durant 1h il donnera des conseils, répondra aux questions, parlera de la différence entre une adaptation et un récit dont on est à l’origine, de la façon de mener un casting, du travail avec un acteur.

Festival Lumière Lyon - Conversation avec Francis Ford Coppola

« c’est l’acteur qui fait le boulot. Le metteur en scène met l’acteur à l’aise afin qu’il puisse incarner au mieux son personnage ».

Francis Ford Coppola

« Est ce que cela vous est déjà arrivé de ne pas savoir où vous alliez poser votre camera dans votre décor ? » demande Alain Chabat.

Coppola lui répond : «  Rassurez vous, il m’arrive d’avoir des moments de terreur lorsque j’arrive sur un plateau. Et la question de la place de la caméra la réponse que j’y trouve c’est qu’est ce que je veux que le spectateur voit, où est-ce que je place mon spectateur et donc ça revient à la question du point de vue, voulez vous une vision globale qui se veut objective ou épouser le point de vue d’un personnage et quel personnage (…) ce sont les questions de la focalisation et du point de vue qui définissent le roman moderne et ces choix là sont également au cœur de l’évolution du cinéma, si on souhaite épouser un point de vue plutôt qu’un autre ou s’en extraire » .

Clap de fin sur cette édition du Festival Lumière 2019 qui se termine, comme toujours, avec un petit pincement au cœur en se disant que tout a été si unique, frénétique, magique qu’on a pas envie que cela s’arrête.